Une conférence pour mieux connaitre l’Islam

Au milieu du XIIe siècle, un moine français veut mieux connaître cette civilisation musulmane avec laquelle l’occident est désormais en croisade. Pierre le vénérable commande une traduction latine du Coran. C’est le point de départ d’un curieux échange, teinté d’hostilité mais aussi d’admiration, entre l’Europe et l’Orient, le christianisme et l’islam. Les Français n’en finissent pas d’apprendre à connaître l’islam. Depuis plusieurs décennies, les institutions politiques tentent de fonder et de définir «l’islam de France». L’actualité nous force chaque jour à nous disputer pour savoir ce qui relève de l’islam et ce qui ressort de l’islamisme. Au quotidien, le vocabulaire hexagonal jongle avec des mots aux sonorités étranges et que nous ne saurions écrire dans leur langue originale: «Ramadan», «inch’allah». Dans un registre à la fois plus technique et plus douloureux, on trouve «taqiya» ou bien entendu «djihad». Avec une part de 7,5% de musulmans au sein de sa population, la France possède une communauté islamique très importante. Les Français peuvent-ils se targuer pour autant d’y voir clair concernant ce monothéisme né au cœur de la péninsule arabique il y a près de 1.500 ans? Non, sûrement pas, et il n’y a qu’à jeter un œil aux débats qui déchirent régulièrement les médias afin de s’en convaincre. Pour la France, l’islam est une grande inconnue très familière. Et ça ne date pas d’hier… mais de 1142. À l’époque, Pierre le vénérable, abbé de Cluny, décide de faire traduire le Coran en langue européenne (le latin) pour la première fois de l’histoire. Ce choix marque le début d’un dialogue à bâtons rompus entre deux cultures et le commencement d’un renouveau de la pensée européenne. Dans son remarquable essai Paroles armées, le philosophe Philippe-Joseph Salazar souligne la «très longue proximité» entre l’Europe, la France en particulier, et l’islam. Pourtant, on partait de loin. A l’aube du XIIe siècle, au cœur du Moyen Âge, la religion impulsée par Mahomet cinq cents ans plus tôt demeure une énigme. Les seuls contacts que les Occidentaux ont jusqu’ici établi avec les musulmans sont d’ordre guerrier: l’invasion du royaume franc par les arabes en 732 et les croisades, dont la première s’est élancée cinquante ans auparavant. Mais peu a été fait pour approcher la culture islamique. François Déroche, titulaire de la chaire d’histoire du Coran au Collège de France, évoque l’imagerie fantastique véhiculée dans les premiers siècles du Moyen Âge autour de l’islam dans l’Europe chrétienne: «On se dit souvent à l’époque que les musulmans sont des idolâtres mais on n’en sait pas plus. Dans des parchemins anciens, on trouve parfois des représentations de Mahomet dépeint comme une bête monstrueuse. Et puis, on a entendu parler de la Kaaba [ce temple édifié à La Mecque en direction duquel les musulmans dirigent leurs prières et font un pèlerinage, ndlr], et ce sanctuaire au fond de l’Arabie semble très mystérieux.» Mais cette ignorance ne peut plus durer. Au XIIe siècle, le monde musulman n’est plus un continent lointain situé au-delà des mers, il est aux portes d’une chrétienté qui se sent menacée. Il s’étend de la ville sainte de Jérusalem aux royaumes almoravides puis almohades de la péninsule ibérique. Pierre le vénérable est parfaitement conscient de cette situation. Abbé du célèbre et puissant monastère de Cluny, il est habitué aux séjours dans ce qui est aujourd’hui l’Espagne. Son ordre (l’ordre clunisien) est implanté sur ces terres. Par conséquent, Pierre le vénérable connaît bien les thématiques propres à la région. Il y a vu ce contact permanent entre chrétiens et musulmans mais aussi juifs. Il a déjà eu l’occasion, à plusieurs reprises, de fréquenter des savants, des érudits arabophones.

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